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Vendredi 21 Septembre 2018

Théâtre du Capitole

La Traviata, le rôle des rôles, celui de la pécheresse sanctifiée par un sacrifice sublime

Par Michel Grialou

Marie Duplessis, devenue Marguerite Gautier pour Dumas, Camille pour Greta Garbo et Violetta Valery dans l’opéra, incarne bien dans l’esprit de Verdi, la pécheresse sanctifiée par un sacrifice sublime, cette femme à l’âme plus noble que n’importe quelle comtesse milanaise, plus pieuse que la plus bigote des paroissiennes de Busseto.

 

Fleur

 

« De la voix, certes, mais du cœur avant toute chose. » C’est donc pour huit représentations, à partir du 26 septembre que le Théâtre du Capitole renoue avec cet opéra-phare du compositeur italien Giuseppe Verdi, avec deux distributions pour les rôles principaux. La nouvelle coproduction avec l’Opéra national de Bordeaux est dirigée par le chef George Petrou, nouveau venu au Théâtre. Il dirige les musiciens de l’Orchestre national du Capitole ainsi que les Chœurs du Capitole. La mise en scène est confiée à Patrice Rambert. C’est, curieusement sa première mise en scène lyrique alors que l’artiste a monté des spectacles de scène pendant des dizaines d’années. Pour une Traviata, débarrassée de ses fanfreluches louis-philippardes et autres falbalas viscontiens ou zéfirelliens, mais bien notre contemporaine, il s’est entouré de deux complices, Antoine Fontaine aux décors et Frank Sorbier aux costumes, un couturier hors-pair, sans oublier Hervé Gary aux lumières.

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Profitons-en pour citer les propos récents de Christophe Ghristi concernant ses propres exigences en matière de mise en scène : «  Tout metteur en scène doit bâtir un projet intelligible. Je ne veux fermer la porte à personne dans le public, aussi suis-je très attentif à la lisibilité des projets scéniques : une mise en scène est là pour éclairer un ouvrage, non pour le compliquer ou le rendre arbitraire. Ainsi, Pierre Rambert, directeur artistique du Lido à Paris pendant vingt ans, avec la collaboration du décorateur Antoine Fontaine, un merveilleux artisan, et du couturier Frank Sorbier, signera une vraie grande Traviata romantique, émouvante et belle à voir. Celle que je rêve d evoir depuis tant d’années. »

 

La Traviata, c’est LE rôle pour soprano dramatique, obligatoirement chanteuse ET actrice, et suivant les commentaires, chanteuse d’abord et actrice en suivant et pour d’autres le contraire, ce qui, vous l’avez deviné, a pu entraîner des conversations sans fin, inépuisables, et vaines. Deux Violetta à l’affiche, Anita Hartig et Polina Pasztircsák pour incarner cette héroïne forte, unique, indépendante et libre. Le compositeur créé un personnage regroupant maints superlatifs, à la fois démesuré, inhumain, grandiose et absurde, tragique et sublime. Il l’érige au niveau d’une Norma de Bellini. Et pourtant, Violetta n’est jamais qu’une femme dite légère, pour parler sobre, entretenue par mille et un amants, passant sa vie à faire la fête, malgré la maladie qui la ronge, tout en proclamant qu’elle ignore l’amour.

 

Pour que les contours soient plus marqués encore, le compositeur fait le vide, si l’on peut dire, autour d’elle. L’amour va décocher sa flèche au détour du regard d’un certain Alfredo, fils d’une riche famille bourgeoise qui n’a qu’une chose à faire, s’adonner aux plaisirs que sa condition lui procure, mi-fleur bleue, mi-enfant gâté. Pour traduire toutes les affres de ce malheureux, un peu fantoche, deux ténors se succèdent, Airam Hernandez et Kévin Amiel. Il n’empêche que, Violetta résiste au début puis s’abandonne à la passion la plus intense et la plus partagée, son amoureux semblant avoir manifesté le désir d’aller au-delà des contraintes de son milieu.

 

Mais cette idylle est alors brisée par le père du jeune homme, monsieur Giorgio Germont, un père sans âme ni corps, simple robot programmé pour obéir aux lois d’une Eglise impitoyable alors car, ayant à marier sa fille, l’événement ne peut avoir lieu avec dans la famille, un fils qui vit avec une, disons, “fille de mauvaise vie“. Le père ne peut accepter que cette relation fasse le malheur de sa fille et donc de la famille. Il obtiendra ce qu’il est venu chercher : l’ayant entendu, la jeune femme sacrifie son amour et retourne, déchirée, à ses faux plaisirs. Pour interpréter ce rôle vraiment peu sympathique, deux barytons alterneront, Nicola Alaimo et André Heyboer. Un peu plus tard, il éprouvera quelques remords de conscience puis, rendra hommage à l’héroïne juste avant son agonie.

Puis, suite du synopsis, Alfredo n’acceptera pas cette séparation, se sentira humilié car cela ne peut être la “femme légère“ qui quitte son amant, avant de comprendre enfin que c’est son père qui a quémandé la rupture, et de revenir auprès d’elle, mais il est trop tard. La maladie est victorieuse et Violetta s’éteint et de maladie et de passion, un énième “mourir d’aimer“. Ainsi, la courtisane est-elle définitivement réhabilitée par l’amour et par la mort.

 

 Giuseppe Verdi

 

Dans la Traviata, on entend bien l’acte d’accusation d’un anticlérical convaincu, parvenu à la célébrité tout en vivant, en plein XIXè siècle, hors des lois du mariage avec sa concubine qu’il épousera seulement en 1859, six ans après la création de l’opéra le 6 mars 1853 à Venise. Non pas comme certains l’écrivent, cette œuvre n’est en rien soumise aux valeurs bourgeoises mais bien plutôt, un hymne échevelé à la liberté. Verdi le révolutionnaire, qui dut ses premières gloires à de véritables chants patriotiques, ne s’y renie nullement. Et, à l’heure où l’Italie se bat pour l’indépendance, il se révolte contre un ordre social sacrifiant l’amour au  devoir. Il n’y a qu’à entendre quelles musiques, lourdes et sombres, Verdi attribue au père « garant de l’ordre moral » pour sentir ce qu’il pense des donneurs de leçons et des oiseaux de  mauvaise augure. De sa musique, il dira : « Et pourquoi n’ai-je pas le droit de croire que la musique est l’expression de l’amour, de la douleur ? » Celle de ce chef-d’œuvre n’en est que la plus parfaite illustration.

La grandeur du compositeur est bien d’avoir écrit avec noblesse la tragédie d’un sacrifice, d’un sacrifice à l’ordre bourgeois en cours alors, tout en préservant la fraîcheur et la tendresse de ce rêve d’amour qui est jusqu’à la mort, celui de Violetta. D’où le succès de l’ouvrage, un des plus populaires, des plus accessibles, et des mieux accueillis. La reconnaissance sociale par l’amour n’aura pas lieu.

Enfin, n’oublions pas qu’évoquer une femme atteinte de tuberculose, pour Verdi,  ce n’était pas rien ; en effet, sa première femme adorée, et ses deux petites filles avaient succombé à ce qui constituait alors un véritable fléau. Quant au jeune Dumas, sa Marguerite n’était nullement une image d’Epinal, mais bien une de ses maîtresses, qu’il avait abandonnée et à qui il se remit à écrire lorsqu’il eut appris sa maladie. Mais la jeune femme en mourut et c’est sous le choc de cette mort, à 23 ans, que l’auteur écrivit son roman. Roman dans lequel il n’eut pas grand-chose à inventer, la vie d’Alphonsine Duplessis ayant été dramatique à souhait : cette fille de concierges qui se fit, pour survivre, marchande de fruits et légumes puis courtisane – et des plus cultivées – jusqu’à devenir la maîtresse de Liszt, n’avait rien à envier à la fiction. Seuls, ses bouquets de camélias sont pure invention. La légende construite par Dumas est en place. Sur sa tombe au cimetière de Montmartre, des inconditionnels la  fleurissent toujours. Mais, pas avec des camélias pour celle que la foule a laissée mourir dans la misère et la plus grande solitude.

Michel Grialou

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La Traviata • Verdi
du 26 septembre au 07 octobre 2018 • Théâtre du Capitole
Place du Capitole  •  Toulouse

Pierre Rambert © Julie Guillouzo • Kévin Amiel © Grégoire Camuzet • Polina Pasztircsák © Giancarlo Predelli • André Heyboer © Luc Fauret • George Petrou © akriviadis.gr • Anita Hartig © Shirley Suarez • Airam Hernandez © Coke Riera

 

Le Théâtre du Capitole est un établissement public de la Ville de Toulouse, en régie municipale autonome depuis 1994, consacré à l'art lyrique et au ballet. Sa salle historique est située dans l’enceinte du Capitole de Toulouse.

Il a été inauguré le 1er octobre 1818 à l'emplacement du théâtre érigé par les Capitouls en 1736. La salle à l'italienne a aujourd'hui une jauge de 1 156 places. Le Théâtre du Capitole est membre de la ROF (Réunion des opéras de France), de RESEO (Réseau européen pour la sensibilisation à l'opéra et à la danse) et d'Opera Europa.

 

Nouveaux metteurs en scène, nouveaux chefs d’orchestre, 4 opéras jamais joués au Théâtre du Capitole : un souffle nouveau !

Christophe Ghristi a souhaité ouvrir la saison avec un titre rassemblant le plus large public possible. Pas donnée au Capitole depuis vingt ans, La Traviata de Verdi fera son retour dans une nouvelle mise en scène signée Pierre Rambert (danseur, musicien, ancien directeur artistique du Lido !), avec des décors d'une élégance rare d'Antoine Fontaine et les costumes du couturier Frank Sorbier. Une double distribution nous permettra de retrouver quelques grands noms du chant international, comme la merveilleuse Anita Hartig (déjà acclamée ici il y a quelques saisons dans Faust de Gounod) dans le rôle-titre, Airam Hernández en Alfredo et Nicola Alaimo en Germont. En face de ces interprètes consacrés, les jeunes stars montantes, dont le ténor toulousain Kévin Amiel et la soprano Polina Pastirchak.

Entrée au répertoire pour La Ville morte de Korngold, chef-d’œuvre d'un jeune compositeur prodige de 23 ans que l'arrivée au pouvoir des Nazis allait contraindre à l'exil aux États-Unis, et à une carrière de plus en plus tournée vers le cinéma. Presque un siècle après sa création, La Ville morte reste l'un des jalons essentiels de l'art lyrique du XXe siècle. Ouvrage sensuel, capiteux, enivrant, il sera servi par le meilleur Paul de sa génération : Torsten Kerl, accompagné en Marietta par la jeune Evgenia Muraveva, récemment révélée au prestigieux Festival de Salzbourg. Le chef britannique Leo Hussain sera à la baguette et le Capitole reprend la production de Philipp Himmelmann, acclamée par la critique comme par le public.

Le fascinant Kopernikus du compositeur canadien Claude Vivier sera l’occasion de la venue à Toulouse de Peter Sellars, un des grands visionnaires du théâtre aujourd’hui. Donnée en coproduction avec le Festival d'Automne à Paris, l’œuvre est un rituel initiatique, qui jongle entre rêve et réalité, et nous fait croiser Lewis Carroll, Merlin, une sorcière, la Reine de la nuit, Tristan et Isolde, Mozart... et Copernic. Une aventure spirituelle et onirique comme seul Peter Sellars sait en créer.

Autre rareté, Lucrezia Borgia de Donizetti, qui nous donnera l'occasion d'accueillir enfin sur notre scène l'une des plus grandes sopranos françaises, Annick Massis, pour cette prise de rôle très attendue. À ses côtés, l'immense Roberto Scandiuzzi dont la carrière n'est plus à présenter, et un jeune ténor d’origine turque, Mert Süngü, maître dans ce répertoire virtuose. La mise en scène en sera confiée à Emilio Sagi, dont nous avons pu apprécier ici Doña Francisquita et Le Turc en Italie. Giacomo Sagripanti fera à cette occasion ses débuts dans notre fosse.

Ariane à Naxos, assurément le plus étourdissant chef-d’œuvre de Richard Strauss, revient après une trop longue absence avec une nouvelle production signée du grand Michel Fau – le projet promet d’être d'une folle poésie. Occasion pour la jeune soprano française Catherine Hunold de faire ses débuts au Capitole dans le rôle-titre, tandis que Stéphanie d'Oustrac incarnera son premier Compositeur et Jessica Pratt sa première Zerbinetta. À la baguette, nous retrouverons avec grand plaisir Evan Rogister, qui a débuté l’an passé dans Ernani.

Autre entrée au répertoire d’un chef-d’œuvre inexplicablement oublié : Ariane et Barbe-Bleue, l'unique opéra de Paul Dukas. Digne de Tristan et Isolde de Wagner, c’est sans doute l'un des grands sommets de l'art lyrique français – génialement inspiré par Maurice Maeterlinck, comme cet autre bijou qu'est Pelléas et Mélisande de Debussy. Occasion pour nous de réinviter dans cette maison où elle a tant travaillé par le passé la grande Sophie Koch. À la mise en scène, l'inclassable Stefano Poda fera lui aussi ses débuts toulousains pour cette production d'une grande splendeur visuelle. Pour cette partition flamboyante, Pascal Rophé, magnifique interprète de la musique du XXe siècle, sera à la direction musicale.

Avec la rare Mam'zelle Nitouche d'Hervé, c'est aussi la bonne humeur qui reprend sa place sur notre scène. Cette production mise en scène de manière extrêmement subtile et ingénieuse par Pierre-André Weitz nous permettra de découvrir les talents de comédien d'Olivier Py, qui y tient plusieurs rôles – dont le sien ! Le grand retour de l’opérette au Capitole !

Werther de Massenet enfin, pour terminer la saison, nous revient dans l’émouvante mise en scène de Nicolas Joel, avec Jean-François Verdier à la direction musicale. Occasion d'admirer la Charlotte de chair et de feu de Karine Deshayes et le Werther non moins émouvant de Jean-François Borras, qui a déjà chanté ce rôle à New York et à Vienne – mais pas encore en France ! L'injustice sera réparée sur la scène du Capitole.

 

Théâtre du Capitole © Patrice Nin

Le Ballet du Capitole nous convie à un programme des plus éclectiques pour cette septième saison de Kader Belarbi : magnificence du style académique, registres néoclassique et contemporain, et hommages à deux figures mythiques de la danse.

Danse académique à l'honneur : Dans les pas de Noureev et Don Quichotte

À travers le magnifique florilège que constitue Dans les pas de Noureev, Kader Belarbi, directeur de la danse au Théâtre du Capitole et Étoile des années Noureev à l’Opéra de Paris, a tenu à rendre hommage à ce « monstre sacré » de la danse. Il permet ainsi aux danseurs du Ballet du Capitole de se confronter à un remarquable exercice de style qui révèle la sophistication et l’élégance des ballets de Rudolf Noureev.

Après le grand succès remporté il y a deux saisons par cette nouvelle version de Kader Belarbi, la reprise de Don Quichotte était une évidence. La partition de Ludwig Minkus, des costumes chamarrés en diable, de beaux décors, une chorégraphie et une mise en scène virevoltantes font de cette production un bonheur pour les yeux et les oreilles.

Marin / Soto / Belarbi : quatre pièces pour une soirée

Quatre pièces de facture contemporaine décryptent les liens, de quelque nature qu’ils soient, qui se nouent ou se dénouent entre les êtres : complexes liens familiaux qui se manifestent lors du traditionnel repas de famille (Liens de table de Kader Belarbi), ou lors de la disparition d’un être cher, ici un père aimé (Fugaz de Cayetano Soto) ; duo d’amour des amants originels (Eden de Maguy Marin), ou encore approche, avec un regard amusé et une infinie tendresse, toujours par Maguy Marin, de corps qui rebondissent avec agilité et poésie (Groosland).

La Bête et la Belle : une rêverie tendre et inattendue

Dans cette adaptation par Kader Belarbi du célèbre conte de madame Leprince de Beaumont (1756), l’inversion du titre témoigne de la réinterprétation du conte. La Bête et la Belle est alors l’histoire d’une transgression : la Bête est moins un animal que le révélateur de l’animalité qui est en nous, tandis que la Belle surmonte sa répulsion pour trouver le chemin du cœur et du corps.

Nijinski, clown de Dieu : Neumeier / Dawson / Kelemenis / Celis

Ce programme rend à la fois hommage au danseur hors du commun et au génie créateur Vaslav Nijinski (1889-1950), figure mythique de l’histoire de la danse.

Avec Vaslav, sur des musiques de Johann Sebastian Bach, John Neumeier évoque l’artiste de légende. Puis, c’est au tour de David Dawson avec Faun(e), de proposer une lecture « intime et abstraite » de la célèbre et scandaleuse pièce du chorégraphe russe, L’Après-midi d’un faune (1912). Kiki la rose de Michel Kelemenis est une variation autour d’un célèbre port de bras de Nijinski dans Le Spectre de la rose. Quant à Stijn Celis, il nous proposera une nouvelle version de Petrouchka, l’un des grands succès de Nijinski où pantin, il émut autant qu’il fascina.

 

Ballet du Capitole © David Herrero