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Mardi 26 Mai 2020

Sébastien Llinares, la musique au bout des doigts

Par Serge Chauzy

Toulousain d’origine, Sébastien Llinares vit et enseigne à Paris. Guitariste singulier, musicien au parcours riche et atypique, il met son jeu au service de toutes les musiques, qu’elles soient anciennes ou contemporaines, écrites ou orales, savantes ou populaires. Il s’inscrit dans la lignée de l’école espagnole grâce à l’enseignement de Rafael Andia, qu’il a suivi à l’École Normale Supérieure de Musique de Paris. Sébastien Llinares se produit régulièrement en soliste, en formation de chambre ou en ensemble, et son large répertoire lui permet de donner des concerts et récitals brassant diverses esthétiques, de la musique ancienne à la création en passant par le jazz. Depuis 2018 il est également producteur de l’émission Guitare, Guitares, très suivie sur France Musique. Après avoir été invité lors des Concerts à l’Orangerie de Rochemontès, dans la banlieue toulousaine, il participe à la quatrième saison de Musique en Dialogue aux Carmélites, série conçue par Catherine Kauffmann-Saint-Martin. Dans l’attente du concert du 30 août auquel il participera, Sébastien Llinares a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions.

 

Sébastien Llinares – Photo Jean-Baptiste Millot –

Classictoulouse   : Comment et quand avez-vous décidé de consacrer votre vie à la musique et plus particulièrement à la guitare ?

Sébastien Llinares : Je ne me souviens pas d’avoir décidé de quoi que ce soit concernant un choix de carrière musicale. Les choses se sont faites tout naturellement. Je me souviens par contre du moment précis où je me suis dit que la musique faisait partie de moi. C’était vers 11 ans, je travaillais une pièce de guitare, et j’arrive tout d’un coup à passer une mesure qui résistait jusque-là. Et c’était un joli accord, et lorsque je l’entends, je ressens une émotion vive, à tel point que je le joue en boucle pendant une heure. Mon père remarque qu’il se passe quelque chose, vient me voir et me félicite. A partir de ce moment-là, je sais que la musique est avec moi et va m’accompagner. Ensuite, j’ai suivi cet amour de la musique, et ça a donné ce parcours éclectique, labyrinthique même, mais passionnant. C’est un parcours qui raconte autant la personne que je suis humainement que la manière que j’ai de jouer.

 : Votre choix de l’instrument a-t-il été dicté par le répertoire ?

S. L. : Là non plus, je n’ai pas vraiment choisi, je me suis inscrit à la guitare comme activité extra-scolaire, sans idée préconçue et encore moins d’arrière-pensée ambitieuse ! J’étais aussi attiré par la batterie, instrument que j’ai pratiqué une bonne dizaine d’années par la suite et qui m’a donné l’amour des rythmes et du tempo. Le répertoire de la guitare, je ne savais même pas qu’il existait ! Mais la vibration de ces cordes tendues, la variété des sonorités, et puis le côté très physique et intime de l’instrument, tout cela a fait écho en moi et continue de me captiver chaque jour.

 : Quelles personnalités musicales vous ont le plus influencé ?

S. L. : Au moment où je commençais à me professionnaliser et à faire des études sérieuses, je dirais que mes influences guitaristiques majeures étaient Jimmy Hendrix, Joe Pass et Andrès Segovia. Aujourd’hui, je serai bien incapable de répondre à cette question, tant il y aurait de monde à citer !

 : Vous abordez, au concert comme au disque, un répertoire couvrant une période particulièrement large. Avez-vous une préférence entre musiques baroque, classique, romantique ou contemporaine ?

S. L. : Aucune période de prédilection, non. J’ai d’ailleurs de plus en plus de mal à les distinguer et à les séparer. J’ai enregistré un disque récemment (qui j’espère sortira à la rentrée) consacré au compositeur du siècle d’or espagnol Luys Milan. Il est essentiel et a eu une influence importante sur la musique de son époque, mais il est si différent d’Alonso de Mudarra, ou de Luys de Narvaez ou encore de Valderrábano… Comme Satie, mon disque précédent, essentiel à son époque, mais unique en son genre. Tout doit être unique, l’interprétation, le son. J’essaye de donner un son à chaque compositeur plutôt que de chercher le son d’une époque. Pour autant l’interprétation historique et les instruments anciens me passionnent et j’en joue régulièrement. Et le jazz tout autant, et la création contemporaine également… La musique doit entrer dans le corps de chaque interprète avant qu’il puisse la jouer, et c’est ce qui fait son caractère vivant et toujours renouvelé quels que soient le style et l’époque.

 : Entre le récital, la musique de chambre et le concert symphonique, comment organisez-vous vos interventions et où vous sentez-vous le plus à l’aise ?

S. L. : Je vais là où on m’invite ! Et chaque projet que j’accepte me passionne. Et je découvre à chaque fois de nouvelles choses dans la musique et dans mon jeu. J’aime toujours faire des choses nouvelles et ne pas me répéter. Mais je dois avouer que ce qui m’excite le plus, c’est le récital. J’en ai besoin. J’aime être seul sur scène, et ne pas totalement faire ce que j’avais prévu, j’aime les aléas du concert, l’imprévu, j’aime constater que je ne joue jamais un morceau de la même façon suivant l’acoustique, le public, l’humeur, etc…

 

Llinares Sebastien Jean Jacques Ader

Sébastien Llinares en concert à l’Orangerie de Rochemontès – Photo Jean-Jacques Ader –

 

 : Dans les programmes de vos concerts, quelle part tiennent les transcriptions par rapport aux partitions originales ?

S. L. : Transcrire est dans l’ADN de la guitare. C’est un instrument léger, polyphonique, avec un monde acoustique très particulier et une langue à part dans le paysage musical. Des modes de jeux spécifiques, des petits secrets que seuls ceux qui touchent l’instrument connaissent. Une bonne transcription est parfois plus naturelle à l’instrument qu’une pièce originale ! Si un compositeur non guitariste écrit pour la guitare, l’interprète doit la retranscrire. Des lors, tout est transcription. Si on joue une pièce de luth sur une guitare, on transcrit. Si on joue une pièce de guitare du 19e, sur une guitare du 21e siècle, on transcrit ! C’est un langage si particulier. Vous savez, c’est comme les films historiques : parfois il y a des décors un peu grossiers, des anachronismes qui sont plus évocateurs, qui font plus « vrais » que si on avait essayé de recréer exactement le paysage. J’aime cette magie théâtrale en musique aussi.

 : Quel rôle tiennent, dans votre carrière, vos activités pédagogiques et radiophoniques ?

S. L. : La pédagogie joue un rôle important pour moi. Faire découvrir la guitare, apprendre à écouter la musique. Eveiller de temps en temps des vocations et très souvent des sensibilités. On forme autant des mélomanes que des instrumentistes. C’est essentiel. La radio, c’est une grande chance et un bonheur intense de ma vie professionnelle de ces dernières années. France Musique est une chaîne géniale et j’apprends beaucoup. J’ai l’honneur de faire découvrir le merveilleux répertoire des cordes pincées aux auditeurs de France Musique, et de participer à remettre la guitare et sa famille d’instruments au cœur de la vie musicale.

 : Pouvez-vous évoquer le programme de votre participation au concert du 30 août consacré à Berlioz dans le cadre particulier de la saison « Musique en Dialogue aux Carmélites » ?

S. L. : J’ai la joie de connaître Catherine Kauffmann-Saint-Martin, de travailler avec elle depuis mes débuts et d’être devenu peu à peu son ami. C’est une personne extraordinaire, fidèle, passionnée et ultra professionnelle. L’été, au téléphone, elle me fait part de son envie de faire un concert sur Berlioz dans sa saison toulousaine. Je lui apprends que Berlioz a joué de la guitare, et au bout de quelques minutes, nous voilà en train d’élaborer ce projet dingue de faire un concert autour des Nuits d’été dans une transcription pour guitare, violoncelle (Philippe Tribot), flûte (Sandrine Tilly) et voix (Sarah Laulan). Ces pièces seront agencées autour d’un très beau texte écrit par Philippe Hussenot (et lu par François Castang) racontant la passion amoureuse de Berlioz et d’Estelle.

Serge Chauzy
une chronique de ClassicToulouse

Musique en Dialogue aux Carmélites