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Dimanche 23 Septembre 2018

Tête de mort et diable barbu

Par Jérôme Gac

À Toulouse, «Même pas peur !» exhibe à l’Hôtel d’Assézat la collection insolite de la baronne Henri de Rothschild, et confronte les œuvres de la Fondation Bemberg à des vanités classiques et modernes.

 

Squelette Squelette assis sur un tombeau

 

Connue en son temps pour son courageux engagement en tant qu’infirmière durant la Première Guerre mondiale(1), la baronne Henri de Rothschild avait accumulé quelques 180 objets d’une grande variété, tous représentant des têtes de mort. À sa demande, ils ont intégré les collections du Musée des Arts décoratifs en 1926, après sa disparition. Mathilde de Weisweiller épouse le baron Henri de Rothschild en 1895, à Paris. Consacrant une biographie à sa femme, publiée vingt ans après la mort de celle-ci, il n’y fait pas état de cette collection qui, telle que la décrit la baronne dans son testament, «comprend des bibelots, gravures, tableaux, statues, objets d’art de toutes sortes». Certains de ces objets sont actuellement présentés à Toulouse par la Fondation Bemberg à l’Hôtel d’Assézat.

Dans le catalogue de cette exposition, Sophie Motsch, attachée de conservation au Musée des Arts décoratifs, cite la nécrologie de la baronne parue dans Le Cousin Pons, revue des amateurs d’art et des collectionneurs : «Alors que la plupart des femmes s’amusent à réunir dans des vitrines des bijoux, des éventails, des nécessaires à ouvrage anciens, la baronne Henri comme on l’appelait couramment prenait plaisir à collectionner de minuscules têtes de mort en toutes matières. Littéralement passionnée par la chasse de ces bibelots, elle avait réuni tout ce que l’art japonais a produit dans le genre le plus étonnant et aussi le Moyen Âge et la Renaissance […]. Tous les types de spécialité lugubre étaient représentés ; depuis les extraordinaires netsukes en bois ou en ivoire jusqu’aux breloques, amulettes, grain de chapelet porte-poison lilliputien en métal précieux ou émail orné de pierreries. Les amis de la baronne connaissaient cette passion, les marchands aussi et il n’était pas de petit crâne remarquable qui ne lui fut signalé ou envoyé.» Selon Sophie Motsch, il s’agit ici de l’unique mention dans la presse, au moment de son décès, de cette passion qui animait tant la baronne.

 

Diable Tenant Un Crane©collectionBaronnedeRothschild Diable barbu tenant un crâne

 

L’exposition visible à Toulouse occupe une partie des sous-sols de l’Hôtel d’Assézat dans une scénographie en noir et blanc, simple et élégante, de Hubert Gall qui met discrètement en valeur chacun de ces objets répartis dans trois salles. La première salle est dédiée aux représentations païenne ou religieuse de la mort et de l’au-delà, où «les objets d’arts et les sculptures sont présentés sous cloches comme des reliquaires», précise le scénographe. On peut y admirer un fascinant diable barbu en ivoire, aux pieds fourchus et grandes ailes de chauve-souris, tenant un crâne (photo), ou bien un délicat Enfant Jésus bénissant, ou encore un Éros chevauchant un crâne…

Autour d’un portrait de Mathilde de Rothschild, la deuxième salle est l’évocation d’une époque et de son style, où sont exhibés bijoux, épingles de cravates, pommeaux de cannes, breloques et objets de collections. Une partie de la troisième salle déploie de nombreux netsukes et okimonos, petits objets que les occidentaux s’arrachaient depuis l’ouverture au monde du Japon, en 1853 – le netsuke permet d’attacher des poches remplies d’accessoires à la ceinture du kimono ; l’okimono est un «objet à poser», bibelot décoratif destiné à honorer un invité de marque reçu dans une demeure aristocratique. Cette dernière salle permet d’apprécier également différentes vanités, ces natures mortes ainsi appelées lorsqu’elles sont pourvues de symboles exprimant la précarité de la vie et l’inanité des occupations humaines (sablier rappelant le temps qui passe, fleurs fanées, bougie consumée, livre, tabac, musique, etc.).

 
Okimono Ivoire©collectionBaronnedeRothschild  Okimono en ivoire

 

En écho à cette exposition conçue avec le Musée des Arts décoratifs, la Fondation Bemberg propose un parcours dans ses collections permanentes pour apprécier une sélection de vanités modernes et classiques. Traversant les salles de cet établissement qui présente depuis 1995 la collection de Georges Bemberg (1916-2001), le visiteur aura la surprise d’apercevoir des pièces de Gerhard Richter, Georges Braque, Pablo Picasso, Annette Messager, Brassaï, Niki de Saint-Phalle, Jean-Michel Basquiat, Miquel Barceló, Jean-Michel Alberola ou Robert Mapplethorpe accrochées spécialement pour être confrontées aux œuvres du musée. Ici, il s’agit de prendre la mesure de la présence et de la symbolique du crâne dans l’art depuis la Renaissance jusqu’à nos jours.

Directeur de la fondation Bemberg, Philippe Cros constate à ce propos: «Le contexte étant indubitablement nouveau, les œuvres contemporaines sont en décalage avec le grand thème classique des vanités, avant tout parce que ces œuvres débordent le cadre de la vieille philosophie de la vie et de la mort. La dissolution du sujet classique dans une perception nouvelle est évidement intimement liée au nihilisme nietzschéen, mais aussi au doute croissant quant à l’existence de Dieu et au bien-fondé du principe religieux. Penser la mort aujourd’hui serait devenu l’équivalent de penser le néant : le rappel, à des fins religieuses et morales, de la condition future de l’homme n’est plus au centre de la question. Au XVIIe siècle, la vanité était moralisante alors que désormais l’éventail des références est élargi, et elle diffère souvent dans son intention par rapport au postulat passé, qu’il s’agisse de prendre un parti pris critique par rapport à la société de consommation ou à tel autre aspect de notre style de vie. Dans les œuvres contemporaines, même si certaines vanités sont parfois très proches des vanités classiques, la posture de l’artiste est en fait aussi importante que les significations symboliques, et c’est à l’intérieur même du processus créatif, grâce auquel le spectateur est désormais interpellé de très diverses manières, qu’est évoqué le rapport de l’être au temps et à son existence, à défaut d’au-delà “garanti”… Dans l’art actuel, l’artiste se tourne vers tout ce qui est éphémère et ne se limite pas au symbole du crâne même si ce dernier conserve une présence forte ; il montre aussi le processus du vieillissement, de la dégradation et de la mort en action. C’est aussi, et peut être d’abord, par la variété des traitements utilisés et par les médiums très hétérogènes que les vanités d’aujourd’hui diffèrent des vanités d’autrefois.»

Jérôme Gac
pour le mensuel Intramuros
 

(1) Titulaire de la croix de guerre, Mathilde de Rothschild a reçu les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur

 

Bemberg 600

Jusqu’au 30 septembre, du mardi au dimanche,

à la Fondation Bemberg,
Hôtel d’Assézat
, place d’Assézat, Toulouse.
Tél. 05 61 12 06 89.
 
 
 
Squelette assis sur un tombeau © Felipe Ribon / MAD
Diable barbu tenant un crâne & Okimono en ivoire © J. Gac