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Vendredi 14 Mai 2021

« Je suis inquiet, pas vous ? »

Par Robert Pénavayre

Avec La Chasse, son neuvième roman chez XO Editions, Bernard Minier plonge le lecteur dans son biotope littéraire : Toulouse, l’entrainant sans faillir dans un délire contemporain dont l’hypothèse romanesque se teinte de fulgurances sur lesquelles il est difficile de fermer les yeux. Déjà n°1 des ventes en France, La Chasse est, à ce jour, le thriller le plus impressionnant écrit par cet amoureux de la Ville rose. Nous l’avons rencontré. Pour un échange sans langue de bois !

 

Bernard Minier © Bruno Lévy Bernard Minier © Bruno Lévy

 

Classictoulouse : Vous êtes biterrois de naissance mais avez grandi dans le Sud-Ouest. Vous pouvez nous en dire plus ?

Bernard Minier : Je suis né un 26 août, « pendant les vacances » en somme, mon père était professeur en Comminges, à Montréjeau, mais ma mère et lui venaient de Béziers, où vivaient ma grand-mère maternelle et mes oncles. Et, tous les ans, ils y passaient le mois d’août.

Votre vie est consacrée à l’écriture et plus particulièrement à l’univers du thriller. Comment vous est venue cette envie ?

BM : J’écris depuis que j’ai 10 ans, peut-être même avant… Dès que j’ai commencé à lire (L’Île au trésorRobinson CrusoéBob Morane…), j’ai commencé à écrire. J’ai aussi fait pas mal de concours de nouvelles. J’ai la passion du mot écrit sous toutes ses formes : roman, théâtre, poésie, essai… Le thriller, c’était un exercice de style. J’ai écrit Glacé comme un défi à relever, comme on s’inscrit à un marathon… Et, pour une fois, j’ai envoyé mon texte aux maisons d’édition.

Est-ce un genre qui est codé au point d’être paralysant pour l’auteur ?

BM : Précisément, ce qui m’intéressait là-dedans, c’était de déployer mon imagination à l’intérieur des contraintes du genre. Mais je crois que la liberté totale est beaucoup plus vertigineuse et donc paralysante que la contrainte. Ça me fait penser au théâtre classique, avec la règle des trois unités, la règle de la bienséance, la censure… Le résultat ? PhèdreLe CidAndromaqueBritannicusCinnaPolyeucte…

Venons-en à ce neuvième opus, La Chasse, classé d’ores et déjà n° 1 des ventes en France. Fortement ancré dans l’actualité (pandémie, violence des quartiers, rejet de la Police…), c’est un véritable brûlot qui scanne sans économie aucune notre société. Il est difficile d’imaginer que ce roman soit totalement étranger au regard que vous portez personnellement sur la situation actuelle…

BM : Je suis inquiet, pas vous ? Je m’interroge sur le devenir de ce pays, de notre société déchirée, fracturée, de plus en plus violente et incapable de dialoguer… Mais je ne donne aucune leçon. On sait depuis Tartuffe que derrière chaque donneur de leçons, il y a un menteur, un imposteur. Je ne me place pas non plus au-dessus de mes lecteurs, mais à la même hauteur qu’eux, en me posant les mêmes questions. Simplement, avant d’écrire La Chasse, j’ai enquêté, comme toujours. J’ai rencontré des gens. J’apporte par conséquent des faits, peut-être quelques clés, quelques éléments de réponse supplémentaires, c’est tout…

Toulouse est encore une fois ici l’un des personnages principaux de votre récit, sans oublier l’Ariège…

BM : Le Sud-Ouest, c’est mon territoire. Henning Mankell avait la Scanie et Ystad, Nesbo a Oslo, Connelly Los Angeles, Manuel Vázquez Montalbán avait Barcelone… J’aime les géographies littéraires. Ça doit venir, là encore, de mes premières lectures : L’Île mystérieuse, Tolkien… Dès Glacé, j’ai mêlé des géographies fictives (Saint-Martin-de-Comminges, Aiguesvives : villes imaginaires mais inspirées pour partie de Luchon, de Saint-Gaudens, de Vielha, etc) avec des lieux réels : ici Toulouse, l’Ariège…

Votre intrigue repose largement sur l’émergence d’un groupuscule juridico-militaro-policier souhaitant carrément renverser les institutions actuelles afin d’établir ou du moins rétablir un ordre nouveau. En dehors de la licence romanesque, cette probabilité vous semble-t-elle plausible ?

BM : Il est en particulier beaucoup question d’un personnage de général à la retraite… Euh… pas plus tard que cette semaine, vingt généraux, dont plusieurs à la retraite ou radiés de l’armée française, ont écrit dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles une lettre ouverte au Président et aux gouvernants les appelant « impérativement » à faire preuve, je cite, de « courage et d’honneur » pour éradiquer « les dangers mortels » qui, selon eux, menacent la France, à commencer par, je recite, « l’islamisme et les hordes de banlieue »… Vous avez dit « plausible » ?

A vrai dire, à la lecture de votre roman, si certaines options paraissent plus que condamnables, d’autres sont plus susceptibles de discussions. En fait, vous jouez un peu aussi sur les nerfs du lecteur en l’interpellant au-delà de l’histoire.

BM : Vous avez-vous-même joliment parlé, si je ne m’abuse, d’un « vertigineux stratagème littéraire qui prend le lecteur à témoin, l’oblige à entrer dans l’histoire et carrément à se questionner voire à se positionner »*. Vous avez donc répondu à la question. Et de la meilleure des façons.

Ce dernier opus nous remet dans les pas du Commandant Servaz, un homme que vos lecteurs connaissent bien depuis une dizaine d’années à présent, un homme à la vie personnelle fracturée, mais toujours d’une intégrité remarquable. Tracez-vous avec lui le portrait de vos espoirs en un monde toujours présent, malgré tout ?

BM : Servaz, c’est la part d’humanité et de lucidité qui reste dans un monde où le réel et l’humain disparaissent chaque jour un peu plus derrière le fantasme, le fake, la simplification à outrance – celle des tweets en 140 caractères par exemple –, le virtuel et l’idéologie. Sa part de doute aussi. Albert Jacquard disait : « est fanatique celui qui est sûr de posséder la vérité, il est définitivement enfermé dans cette certitude, il ne peut donc plus participer aux échanges ». Servaz, c’est aussi le kalos kagathos de la Grèce antique : celui qui se hisse pleinement à la hauteur de sa dignité d’homme. Malgré ses faiblesses et ses peurs.

 

La Chasse

 

Vous avez déjà été adapté lors d’une série pour Glacé, votre premier roman. La densité scénaristique de La Chasse mériterait à coups sûr le même sort, d’autant que les rebondissements permanents de cette histoire seraient parfaitement adaptés au genre en lui-même.  Et pourquoi pas un long métrage. Dans l’absolu et pour éclairer nos lecteurs sur le personnage, quel acteur francophone aurait votre préférence pour incarner le Commandant Martin Servaz ?

BM : Aïe… D’abord je voudrais dire que Charles Berling a fait un Servaz formidable, même s’il n’a pas toujours été aidé par le scénario… Dans La Chasse, Servaz est un quinqua, donc Guillaume Canet, Vincent Cassel, Jean Dujardin, Mathieu Kassovitz, Jonathan Zaccaï, qui était formidable dans Le Bureau de Légendes, Kad Merad, voire Lambert Wilson ou François Cluzet, ou pourquoi pas Tahar Rahim pour un Servaz plus jeune, il y en a plein… ahah !

Sans trahir de secret, quelques phrases à la fin de votre roman ne nous laissent-elles pas entrevoir une suite ?

BM : Sans trahir de secret : oui. Mais pas pour tout de suite.

>  Le thriller qui fait trembler Toulouse / Chronique La Chasse

>  « La Chasse » – Bernard Minier  •  XO Editions